Brésil : les savoirs autochtones au cœur de la lutte contre les incendies dans le Cerrado
Dans le Cerrado brésilien, des communautés autochtones participent désormais aux brûlages contrôlés pour prévenir les mégafeux. Longtemps marginalisées, ces pratiques ancestrales sont aujourd’hui intégrées aux stratégies officielles de lutte contre les incendies, alors que le Brésil se prépare à une saison sèche particulièrement sensible.

Dans le Cerrado, le feu n’est pas toujours un ennemi. Utilisé au bon moment, avec méthode et connaissance du terrain, il peut même devenir une arme contre les grands incendies. C’est le pari engagé par des communautés autochtones du Brésil, notamment les Xerente, dans l’État du Tocantins, où des brûlages contrôlés sont menés en coordination avec l’agence environnementale brésilienne Ibama.
L’objectif est simple : brûler certaines zones au début de la saison sèche, lorsque les flammes restent encore maîtrisables, afin d’éliminer une partie de la végétation sèche qui pourrait alimenter des incendies incontrôlables plus tard dans l’année. Ces opérations créent aussi des barrières naturelles capables de protéger les villages, les cultures et la biodiversité.
Le feu contre les mégafeux
Pendant longtemps, la réponse officielle aux incendies a été dominée par une logique de “zéro feu”. Mais dans le Cerrado, cette approche montre ses limites. Cette savane tropicale, l’un des grands biomes du Brésil, est un écosystème où le feu a toujours joué un rôle naturel et culturel. Les peuples autochtones savent depuis des générations quand brûler, où brûler et jusqu’où laisser avancer les flammes.
Aujourd’hui, ces savoirs sont combinés aux outils modernes : données satellites, cartes de risque, météo, équipes de terrain et brigades formées. Dans les territoires autochtones, les anciens, les leaders communautaires et les pompiers spécialisés travaillent ensemble pour planifier les brûlages. Le feu n’est donc pas laissé au hasard. Il est dirigé, surveillé et utilisé comme instrument de prévention.
Cette stratégie est devenue d’autant plus importante que le Brésil a connu une saison dramatique en 2024. Selon les données citées par l’Associated Press, plus de 30,8 millions d’hectares ont brûlé dans le pays cette année-là, une superficie plus grande que l’Italie. L’Amazonie a été la plus touchée, mais le Cerrado a lui aussi payé un lourd tribut, avec près de 10 millions d’hectares affectés.
Des savoirs longtemps méprisés, désormais reconnus
Ce changement de regard est aussi politique. Les pratiques autochtones ont longtemps été regardées avec méfiance, parfois accusées d’aggraver les incendies. Aujourd’hui, plusieurs responsables environnementaux reconnaissent au contraire qu’elles peuvent aider à réduire les risques, à condition d’être encadrées et adaptées à chaque écosystème.
Le Brésil a adopté en 2024 une politique nationale de gestion intégrée du feu, destinée à mieux coordonner les autorités, les scientifiques, les communautés locales et la société civile. Cette approche reconnaît notamment l’intérêt des brûlages contrôlés dans certains territoires, en particulier dans les savanes comme le Cerrado.
Des initiatives de formation se développent également. Un partenariat entre la Fondation Bunge et l’Ibama prévoit de soutenir jusqu’à 40 brigades autochtones dans cinq États brésiliens d’ici 2029, avec de la formation, du matériel et un appui aux opérations de terrain.
La nuance reste essentielle : ce qui peut être utile dans le Cerrado ne s’applique pas forcément à l’Amazonie. Les forêts tropicales humides sont beaucoup plus vulnérables au feu et doivent rester protégées des incendies. Mais dans les savanes, les brûlages précoces et contrôlés peuvent éviter que des feux tardifs, plus intenses et plus destructeurs, ne ravagent des territoires entiers.
Face au réchauffement climatique, aux sécheresses plus longues et au risque d’épisodes El Niño plus marqués, le Brésil redécouvre donc une vérité ancienne : les populations qui vivent depuis des générations sur ces terres possèdent une connaissance fine des paysages. Dans le Cerrado, la lutte contre les incendies ne se joue plus seulement avec des camions, des avions et des satellites. Elle se joue aussi avec la mémoire des peuples autochtones.


