Amine le Conquérant, le Franco-Marocain qui fait aimer les châteaux autrement
Suivi par près de 300 000 personnes sur les réseaux sociaux, Amine Kassid s’est imposé comme l’un des nouveaux visages de la vulgarisation du patrimoine français. Avec son style direct, ses baskets et son franc-parler, le youtubeur raconte les châteaux de France à un public souvent éloigné de cet univers. Une réussite qui lui vaut autant d’admiration que de violentes attaques racistes.

Il arrive en survêtement, baskets aux pieds, téléphone ou caméra à la main, et se tient au milieu des dorures, des tapisseries et des salons chargés d’histoire avec une aisance presque insolente. Face à lui, des fauteuils royaux, des jardins immenses, des escaliers monumentaux, des portraits de noblesse. Rien ne semble l’intimider.
Amine Kassid, plus connu sous le nom d’“Amine le Conquérant”, a trouvé sa place dans un décor où l’on ne l’attendait pas forcément : celui des châteaux français. Franco-Marocain, enfant d’une famille modeste de banlieue parisienne, il est aujourd’hui suivi par près de 300 000 abonnés sur les réseaux sociaux. Son terrain de jeu : les grands domaines, les vieilles pierres, les secrets de cour et les histoires oubliées du patrimoine.
Son style tranche avec les codes habituels. Là où d’autres adoptent un ton académique, Amine parle avec spontanéité, humour et enthousiasme. Il raconte les lieux comme on raconterait une histoire à des amis. Il s’émerveille, s’étonne, commente, s’arrête sur un détail, puis repart. Cette décontraction est devenue sa marque.
Du quartier aux châteaux
Rien, pourtant, ne destinait Amine Kassid à devenir l’un des visages les plus populaires de la visite patrimoniale en ligne. Né en banlieue parisienne dans une famille marocaine modeste, il grandit loin des salons dorés et des grandes demeures historiques. L’école ne le passionne pas. Il va jusqu’au lycée, sans passer son bac littéraire. À Cergy, il traverse une période floue, faite d’errance, de mauvaises fréquentations et d’absence de projet clair.
Mais Amine possède déjà une qualité qui va lui ouvrir des portes : une présence. Un charisme naturel, une façon de parler et d’occuper l’espace. Une directrice de casting le remarque. Il décroche un petit rôle dans le téléfilm Belleville Story, sorti en 2009, puis enchaîne des castings. Il finit par être choisi pour jouer dans la série anglo-américaine Merlin.
Le tournage se déroule au château de Pierrefonds, dans l’Oise. C’est là que le déclic se produit. Face à la puissance visuelle du lieu, le jeune homme découvre un monde qu’il connaissait peu. Les châteaux cessent d’être des images lointaines ou des décors réservés aux livres d’histoire. Ils deviennent une passion.
Dès les années 2010, Amine commence à s’intéresser à ces monuments. Il découvre la richesse du patrimoine français, l’ampleur du nombre de châteaux, domaines et manoirs disséminés sur le territoire. Peu à peu, cette curiosité devient un projet.
Après ses premiers pas dans l’audiovisuel et quelques vidéos humoristiques qui rencontrent du succès, il décide de se consacrer à cette passion inattendue. Au départ, il veut surtout s’amuser : filmer de beaux lieux, utiliser des drones, montrer les châteaux sous un angle spectaculaire. Faute d’autorisations, il tourne parfois sans cadre officiel, jusqu’à attirer l’attention des autorités après une vidéo consacrée à Versailles. L’affaire sera finalement classée sans suite.
L’épisode aurait pu le décourager. Il en fait plutôt une leçon. Amine contacte des domaines, insiste, relance, explique sa démarche. Progressivement, les portes s’ouvrent. Provins, Boschet, Chinon, Loches, Chenonceau : les lieux prestigieux acceptent de l’accueillir.
Raconter un patrimoine qui appartient à tous
La force d’Amine le Conquérant ne tient pas seulement à ses images aériennes ou à son sens de la formule. Elle tient surtout à sa capacité à rendre accessibles des lieux souvent perçus comme intimidants. Il parle à ceux qui ne se sentaient pas forcément concernés par les châteaux, à ceux qui n’auraient peut-être jamais pensé y emmener leur famille, leur compagne ou leurs enfants.
Son succès se mesure aussi à ces messages qu’il reçoit : des abonnés qui visitent un château après avoir vu l’une de ses vidéos, qui prennent une photo sur place et lui écrivent qu’ils ont découvert le lieu grâce à lui. Pour le vidéaste, c’est une victoire intime. Il ne se contente plus de filmer des monuments : il crée un lien entre le patrimoine et des publics qui en étaient éloignés.
Mais cette visibilité a aussi révélé une autre réalité. Parce qu’il est musulman, Franco-Marocain et issu d’un quartier populaire, Amine Kassid est devenu la cible d’insultes racistes. Certains supportent mal de voir un homme comme lui raconter l’histoire de France, comme si le patrimoine national devait être commenté uniquement par ceux qui correspondraient à une image attendue.
Le youtubeur a choisi de ne pas se taire. Il publie les messages de ses détracteurs, affiche les pseudos et répond avec ironie. Pour lui, exposer cette haine est une manière de se défendre, mais aussi de montrer ce qu’elle dit d’une partie de la société.
L’un des épisodes les plus marquants est venu du compte Instagram officiel du château de Grissay, en Vendée, qui a commenté l’une de ses vidéos en évoquant un “accent arabe insupportable”. La réaction de la communauté d’Amine a été immédiate. Face au tollé, le propriétaire du château a présenté ses excuses. Amine les a acceptées, mais à une condition : qu’un don soit effectué à une association venant en aide à des enfants handicapés orphelins au Sénégal. Il a appelé cela, non sans humour, “le premier impôt sur le racisme”.
Depuis, le vidéaste a reçu de nombreux soutiens, y compris de personnalités publiques. Parmi elles, Stéphane Bern, figure incontournable de la défense du patrimoine français, lui a adressé un message saluant son travail et sa capacité à faire aimer l’histoire au plus grand nombre. Pour Amine Kassid, ce soutien a une valeur particulière. Il vient d’un homme qui incarne, aux yeux du grand public, la passion des têtes couronnées et des monuments historiques.
Aujourd’hui, Amine le Conquérant poursuit sa route entre bitume et donjons, quartiers populaires et salons aristocratiques. Son parcours raconte plus qu’une réussite sur les réseaux sociaux. Il pose une question simple, mais essentielle : qui a le droit de raconter l’histoire de France ?
À sa manière, Amine Kassid répond déjà. Le patrimoine ne se garde pas sous cloche. Il se visite, se transmet, se partage. Et parfois, il suffit d’un jeune homme en survêtement, caméra à la main, pour rappeler que les châteaux appartiennent aussi à ceux qui n’osaient pas y entrer.


