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Liban : l’État peut-il encore exister entre Israël, le Hezbollah et l’Iran ?

Pris entre les frappes israéliennes, l’influence du Hezbollah et le poids stratégique de l’Iran, le Liban tente de réaffirmer son autorité sur un territoire où la décision de guerre ne dépend pas seulement de ses institutions. La mort de militaires libanais dans une frappe israélienne rappelle une question centrale : l’État libanais peut-il encore imposer sa souveraineté ?

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Un combattant du Hezbollah avec le drapeau libanais et celui du parti dans une zone montagneuse autour de la ville frontalière libanaise d'Arsal.
Un combattant du Hezbollah avec le drapeau libanais et celui du parti dans une zone montagneuse autour de la ville frontalière libanaise d'Arsal.STRINGER, AFP ARCHIVES

Le Liban n’a pas disparu. Il a un président, un gouvernement, une armée, des institutions, une diplomatie. Mais dans la crise actuelle, une question plus profonde se pose : cet État peut-il encore décider seul de la guerre et de la paix sur son propre territoire ?

La dernière séquence au sud du pays illustre cette impasse. Samedi, des frappes israéliennes ont tué neuf personnes, dont trois membres de l’armée libanaise, selon l’armée libanaise et les médias d’État cités par l’Associated Press. Israël a confirmé avoir visé un véhicule, affirmant avoir agi face à un mouvement jugé suspect et à des indications liées au Hezbollah. Le président Joseph Aoun a dénoncé une violation de la souveraineté libanaise et du droit international.

Cette attaque est politiquement lourde. Elle ne vise pas seulement un territoire déjà fragilisé par la guerre. Elle touche l’armée régulière, c’est-à-dire l’une des dernières institutions capables de représenter l’État dans un pays fracturé par les crises économiques, confessionnelles, politiques et militaires.

Un État qui négocie, mais ne contrôle pas tout

Le problème libanais tient d’abord à une contradiction ancienne : l’État porte la responsabilité diplomatique du pays, mais il ne détient pas seul la force armée. Depuis les accords de Taëf de 1989, les milices devaient être dissoutes et l’armée libanaise devait redevenir la seule force armée nationale. Mais le Hezbollah n’a pas désarmé, au nom de la résistance contre Israël, et les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU ont ensuite réaffirmé la nécessité du désarmement des groupes armés non étatiques.

Cette exception est devenue le cœur du blocage. Le Hezbollah n’est pas seulement une organisation armée. Il est aussi un acteur politique implanté dans le système libanais, présent dans les élections, les alliances parlementaires et les gouvernements. En 2025, avec le mouvement Amal, il a nommé plusieurs ministres dans le gouvernement libanais, même s’il n’a pas soutenu le Premier ministre Nawaf Salam.

Résultat : l’État libanais doit parler à Israël, négocier avec Washington, rassurer ses citoyens, discuter avec ses partenaires internationaux, mais il doit aussi composer avec un acteur armé intérieur qui possède sa propre stratégie régionale. Cette dualité affaiblit la parole officielle de Beyrouth.

Le dernier cessez-le-feu proposé par Washington montre cette limite. Le président Joseph Aoun l’a présenté comme une occasion de parvenir à une trêve durable. Mais le Hezbollah a refusé le plan, tandis qu’Israël a annoncé vouloir maintenir ses opérations dans le sud du Liban. La proposition prévoyait notamment que le Hezbollah cesse totalement le feu et évacue ses combattants de la zone située entre la frontière israélienne et le fleuve Litani.

Israël frappe, le Hezbollah résiste, l’Iran pèse

Pour Israël, la priorité reste d’empêcher le Hezbollah de reconstituer une menace militaire au nord de son territoire. Le ministre israélien de la Défense a affirmé que les forces israéliennes resteraient dans certaines zones de sécurité, notamment autour du château de Beaufort, conquis par l’armée israélienne. Cette position complique toute perspective de retrait rapide et nourrit, côté libanais, le sentiment d’une souveraineté amputée.

Pour le Hezbollah, accepter un désarmement ou un retrait sans garanties équivaudrait à perdre son rôle central dans l’équilibre politique et militaire libanais. Le mouvement affirme depuis longtemps que ses armes sont nécessaires face à Israël. Ses adversaires, eux, estiment au contraire que cet arsenal affaiblit l’État et entraîne le Liban dans des guerres qu’il ne choisit pas.

L’Iran ajoute une troisième pression. Le Hezbollah est soutenu par Téhéran, et la crise libanaise s’inscrit désormais dans un affrontement plus large entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Après les critiques de Joseph Aoun et du Premier ministre libanais contre l’opposition iranienne au dernier accord de cessez-le-feu, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a répondu en accusant Israël d’être le véritable responsable des souffrances libanaises.

C’est là que le Liban se retrouve piégé. S’il soutient trop fortement le désarmement du Hezbollah, il risque d’ouvrir une crise interne majeure. S’il laisse le Hezbollah agir librement, il perd encore davantage sa crédibilité internationale et offre à Israël un argument pour poursuivre ses opérations. S’il se rapproche trop des positions américaines, il s’expose aux critiques de Téhéran et de ses relais locaux. S’il se tait, il accepte de devenir un terrain de confrontation.

Le président Joseph Aoun tente donc de tracer une ligne difficile : réclamer le monopole des armes pour l’armée et les forces de sécurité, exiger l’arrêt des attaques israéliennes, demander le retrait israélien du sud et éviter une explosion interne. En 2025, il avait déjà appelé à saisir une “opportunité historique” pour remettre les armes entre les mains de l’État et bâtir un calendrier de mise en œuvre.

Mais un calendrier politique ne suffit pas lorsque le terrain militaire échappe en partie aux institutions.

Le Liban peut encore exister comme État. Il le prouve par sa diplomatie, par son armée, par ses tentatives de négociation et par la volonté d’une partie de sa classe dirigeante de restaurer l’autorité publique. Mais il ne pourra réellement redevenir souverain que s’il parvient à résoudre trois équations en même temps : obtenir l’arrêt des frappes israéliennes, empêcher que le Hezbollah reste une armée parallèle, et refuser que l’Iran ou toute autre puissance extérieure transforme le pays en monnaie d’échange régionale.

C’est une mission immense. Mais elle résume toute la tragédie libanaise : le pays ne manque pas d’État sur le papier. Il manque d’un État capable d’imposer à tous, amis comme ennemis, que la guerre ne se décide plus en dehors de lui.