Sénégal : le divorce Faye-Sonko menace-t-il la stabilité du pays ?
Arrivés au pouvoir comme un tandem indissociable, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko se retrouvent désormais face à face. Le limogeage de Sonko, son élection à la tête de l’Assemblée nationale et le refus du Pastef de participer pleinement au nouveau gouvernement ouvrent une crise politique majeure au Sénégal, au moment où le pays doit déjà affronter une lourde crise financière.

Le Sénégal traverse l’une des séquences politiques les plus sensibles depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye. En quelques semaines, le duo qui incarnait l’alternance est devenu un face-à-face institutionnel. Le président Faye a limogé Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre le 22 mai, avant de dissoudre le gouvernement, après plusieurs mois de tensions entre les deux anciens alliés.
La rupture est d’autant plus spectaculaire que leur victoire de 2024 reposait sur une promesse commune : tourner la page Macky Sall, restaurer la souveraineté politique et économique du pays, et installer une nouvelle gouvernance. Sonko, empêché de se présenter à la présidentielle, avait porté Faye comme candidat de substitution. Une fois élu, Faye l’avait nommé Premier ministre. Le pouvoir semblait alors à deux têtes, mais uni par une même base militante.
Aujourd’hui, cette architecture s’est fissurée. Trois jours après son éviction, Ousmane Sonko a été élu président de l’Assemblée nationale, où son parti Pastef dispose d’une forte majorité. Reuters souligne que cette position lui donne désormais un levier puissant face à l’exécutif.
Une cohabitation qui ne dit pas encore son nom
Le Sénégal n’est pas officiellement en cohabitation au sens classique du terme, puisque le président et la majorité parlementaire viennent du même camp politique. Mais dans les faits, le pays entre dans une situation inédite : le chef de l’État contrôle le gouvernement, tandis que son ancien Premier ministre domine l’Assemblée nationale avec le parti majoritaire.
C’est là que le risque institutionnel apparaît. Si le Pastef décide d’utiliser sa majorité pour bloquer les textes du gouvernement, ralentir les réformes ou pousser vers une motion de censure, l’action publique peut rapidement se retrouver paralysée. Selon l’Associated Press, le parti de Sonko détient 130 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale et a annoncé qu’il boycotterait le nouveau gouvernement.
Cette situation place Bassirou Diomaye Faye devant un dilemme. S’il gouverne sans Sonko, il risque de se couper d’une partie importante de la base militante qui a porté son élection. S’il cherche à recomposer avec lui, il peut apparaître affaibli et contraint par son ancien mentor politique. Dans les deux cas, l’autorité présidentielle est testée.
Pour Sonko, le calcul est tout aussi délicat. Il reste l’homme fort du Pastef, mais il ne peut pas apparaître comme celui qui ferait dérailler le pays après avoir promis de le redresser. Son appel au calme et au dialogue montre qu’il sait que la confrontation ouverte peut coûter cher politiquement. Mais son refus de cautionner le nouveau gouvernement traduit aussi sa volonté de ne pas laisser Faye s’émanciper sans résistance.
Une crise politique sur fond d’urgence économique
Le danger, pour le Sénégal, est que cette crise politique arrive au pire moment. Le pays est confronté à une crise financière majeure liée à la révélation de dettes jusque-là non déclarées sous l’ancienne administration. Cette affaire a entraîné la suspension d’un programme du FMI de 1,8 milliard de dollars et des dégradations de notation par les agences Moody’s et S&P.
Dans ce contexte, l’État sénégalais a besoin d’un exécutif stable, d’une majorité disciplinée et d’une ligne claire dans les négociations avec les partenaires financiers. Or la fracture Faye-Sonko brouille le message envoyé aux marchés, aux bailleurs et aux citoyens. Reuters relève que le départ de Sonko et le boycott du nouveau gouvernement par le Pastef augmentent les risques autour d’un futur accord avec le FMI.
Le cœur du désaccord semble aussi porter sur la manière de répondre à cette crise. Faye paraît vouloir rassurer les institutions financières, stabiliser les comptes et reprendre les négociations. Sonko, lui, a souvent défendu une ligne plus souverainiste et critique envers les institutions internationales. Ce débat est légitime, mais il devient explosif lorsqu’il se transforme en conflit de pouvoir au sommet de l’État.
Le Sénégal a longtemps été présenté comme l’un des pôles de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest. Cette image reste importante, surtout dans une région fragilisée par les coups d’État, les tensions sécuritaires et les crises institutionnelles. Mais la stabilité sénégalaise ne repose pas seulement sur l’absence de conflit armé. Elle dépend aussi de la capacité des institutions à absorber les rivalités politiques sans basculer dans le blocage.
C’est précisément l’épreuve actuelle. Le pays n’est pas au bord du chaos, mais il entre dans une zone d’incertitude. Si Faye et Sonko parviennent à trouver un compromis institutionnel, la crise peut devenir une clarification des rôles. Le président gouverne, l’Assemblée contrôle, le parti débat. Mais si chacun cherche à prouver sa force, le Sénégal pourrait connaître une paralysie durable, au moment où les urgences économiques et sociales exigent des décisions rapides.
Le divorce Faye-Sonko menace donc moins la stabilité immédiate du pays que sa capacité à être gouverné efficacement. La vraie question n’est plus seulement de savoir qui détient la légitimité populaire. Elle est de savoir si les deux hommes qui ont incarné l’espoir d’une alternance peuvent éviter que leur rupture ne devienne une crise de régime.


