Ghana : les arrestations pour “fausses informations” inquiètent la presse
Le Ghana, longtemps présenté comme l’un des espaces démocratiques les plus solides d’Afrique de l’Ouest, voit monter les inquiétudes autour de la liberté d’expression. En cause : une série d’arrestations liées à des accusations de “fausses informations” ou de propos offensants, qui touche journalistes, blogueurs, créateurs de contenu et opposants politiques.

Le Ghana est confronté à un débat sensible : où s’arrête la lutte contre les fausses informations, et où commence l’intimidation de la parole publique ? Depuis l’arrivée au pouvoir du président John Mahama en janvier 2025, la Media Foundation for West Africa affirme avoir recensé 14 arrestations en 16 mois liées à des accusations de “fausses informations” ou de propos offensants. C’est davantage que les huit arrestations enregistrées, selon la même organisation, pendant les huit années de l’administration précédente de Nana Akufo-Addo.
Cette hausse inquiète d’autant plus que le Ghana a longtemps bénéficié d’une image de démocratie relativement stable dans une région marquée par les coups d’État, la répression et les crises politiques. Pour les défenseurs de la liberté de la presse, le danger n’est pas seulement le nombre d’arrestations. Il tient aussi à l’effet de peur produit sur les journalistes, les chroniqueurs, les blogueurs et les citoyens ordinaires qui s’expriment en ligne.
Une loi contre les abus, ou un outil de pression ?
Le gouvernement et ses soutiens défendent une lecture sécuritaire : les autorités ne feraient qu’appliquer la loi face à la multiplication de contenus mensongers, anonymes ou dangereux sur les réseaux sociaux. Dans un pays où les vidéos virales, les lives TikTok et les publications politiques circulent très vite, l’État affirme devoir empêcher les rumeurs capables de créer la panique, de menacer des responsables publics ou d’alimenter des tensions.
Mais les critiques estiment que les textes sont appliqués de manière trop large. La MFWA cite notamment l’usage de la section 76 de l’Electronic Communications Act et des sections 207 et 208 du Criminal Offences Act, qui permettent de poursuivre certaines publications jugées fausses ou offensantes. L’organisation dénonce une application “disproportionnée” et “discriminatoire” de ces lois contre des journalistes, présentateurs, blogueurs, militants politiques, créateurs de contenus et simples citoyens.
Le problème est ancien. Le Ghana a aboli ses lois sur la diffamation criminelle en 2001, mais l’infraction de publication de fausses nouvelles est restée dans l’arsenal juridique. Des juristes ghanéens alertent depuis plusieurs années sur le caractère vague de cette disposition, héritée de l’époque coloniale, qui peut être utilisée contre presque toute parole considérée par les autorités comme susceptible de provoquer la peur ou l’alarme.
Le risque d’autocensure
Le danger pour la presse n’est pas seulement l’arrestation elle-même. C’est l’autocensure qu’elle produit. Lorsqu’un journaliste sait qu’une enquête, une chronique ou une question gênante peut se transformer en convocation policière, il hésite. Lorsqu’un média voit des confrères arrêtés pour des publications politiques, il peut choisir d’éviter certains sujets : corruption, sécurité, justice, présidence, marchés publics.
Cette crainte est renforcée par d’autres épisodes récents. En janvier 2026, le Comité pour la protection des journalistes a dénoncé une décision de justice ayant interdit à un journaliste indépendant, Innocent Samuel Appiah, de publier une enquête sur des allégations d’intérêt public et l’ayant condamné à une amende. Le CPJ a estimé que les autorités ghanéennes devaient empêcher que les institutions judiciaires soient utilisées pour bâillonner la presse.
Il faut toutefois distinguer deux choses. La désinformation existe réellement et peut être dangereuse, surtout lorsqu’elle cible des personnes, propage des menaces ou alimente des violences. Aucun État ne peut l’ignorer. Mais dans une démocratie, la réponse ne peut pas être systématiquement policière. Les poursuites pénales doivent rester exceptionnelles, précises et proportionnées. Sinon, la lutte contre les fausses informations devient un moyen de contrôler le débat public.
Le cas ghanéen est donc un test politique. John Mahama avait lui-même critiqué, lorsqu’il était dans l’opposition, la criminalisation de la parole publique et l’usage du pouvoir d’État contre les voix dissidentes. Aujourd’hui, son gouvernement est accusé par des organisations de défense des médias de reproduire, voire d’accentuer, les pratiques qu’il dénonçait auparavant.
Le Ghana n’est pas encore dans une situation de fermeture brutale de l’espace médiatique. Mais les signaux sont préoccupants. La répétition des arrestations, la pression sur les journalistes et le recours à des lois floues créent un climat de méfiance. Dans un pays où la presse joue un rôle central dans le contrôle du pouvoir, l’enjeu dépasse les médias : il touche directement à la qualité de la démocratie.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’État doit lutter contre les fausses informations. Il le doit. La question est de savoir comment. S’il choisit la pédagogie, la transparence, la régulation indépendante et les recours civils, il protège à la fois l’ordre public et la liberté d’expression. S’il choisit l’arrestation comme premier réflexe, il risque de transformer une démocratie respectée en pays où parler devient un acte de prudence.


