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Somalie : Mogadiscio replonge-t-elle dans une crise politique ?

Des tirs nourris, des habitants contraints de fuir, des accusations croisées entre le pouvoir et l’opposition : Mogadiscio a connu une nouvelle poussée de violence à la veille de manifestations antigouvernementales. Derrière ces affrontements, une question domine : la Somalie est-elle en train de revivre une crise institutionnelle autour de la prolongation du pouvoir présidentiel ?

Publié le : Modifié le : 7 min de lecture

Le , modifié le 7 min de lecture

Les forces gouvernementales somaliennes patrouillent dans une rue tandis que des habitants se rassemblent à la suite de tirs d'artillerie signalés dans le quartier de Howl Wadaag à Mogadiscio, le 4 juin 2026.
Les forces gouvernementales somaliennes patrouillent dans une rue tandis que des habitants se rassemblent à la suite de tirs d'artillerie signalés dans le quartier de Howl Wadaag à Mogadiscio, le 4 juin 2026.AFP

Mogadiscio connaît trop bien ce bruit. Celui des rafales, des explosions, des rues qui se vident soudainement et des familles qui quittent leur maison sans savoir quand elles pourront y revenir. La capitale somalienne a été secouée par de nouveaux affrontements entre forces gouvernementales et milices liées à l’opposition, à la veille d’une manifestation antigouvernementale finalement empêchée par la montée des tensions. Les combats se sont concentrés notamment dans les districts de Howlwadag et Abdiasis, selon Reuters, provoquant des mouvements de civils et des dégâts matériels.

Officiellement, le gouvernement assure avoir rétabli l’ordre. Le ministère somalien de l’Information affirme que des groupes armés liés à l’opposition ont été désarmés et que la vie reprend son cours dans les secteurs concernés. Mais plusieurs habitants cités par Reuters donnent une lecture différente : selon eux, l’arrêt des combats serait surtout dû à une médiation menée par des anciens et des responsables communautaires, davantage qu’à une victoire sécuritaire nette des forces gouvernementales.

Cette différence de récit est au cœur de la crise. Pour le pouvoir, il s’agit d’une opération de sécurité contre des milices organisées. Pour l’opposition, c’est une tentative d’intimidation politique à l’approche de manifestations contre le maintien du président Hassan Sheikh Mohamud au pouvoir après l’expiration contestée de son mandat.

Une crise née de la Constitution

Les violences récentes ne sont pas un accident isolé. Elles s’inscrivent dans une séquence politique ouverte depuis plusieurs mois autour des réformes constitutionnelles et électorales. En janvier déjà, une session parlementaire avait dégénéré à Mogadiscio lorsque des amendements constitutionnels ont été introduits dans un climat de forte contestation. Des élus de l’opposition avaient dénoncé une tentative de modifier les règles du jeu, notamment autour de la durée des mandats et de l’organisation des élections.

En mars, le Parlement somalien a approuvé des changements constitutionnels susceptibles, selon Reuters, de permettre une prolongation d’un an du mandat présidentiel et un report du calendrier électoral. Le pouvoir présente ces changements comme une étape dans la stabilisation institutionnelle du pays. L’opposition y voit au contraire un mécanisme destiné à maintenir Hassan Sheikh Mohamud en fonction au-delà de l’échéance prévue.

Cette accusation est particulièrement explosive en Somalie. Le pays fonctionne encore avec une Constitution provisoire adoptée en 2012, et chaque tentative de finalisation ou de modification du texte ravive les tensions entre le gouvernement fédéral, les États membres, les clans et les figures de l’opposition. Dans un système politique où les équilibres sont fragiles, toucher à la Constitution revient rarement à faire un simple ajustement technique.

La mémoire de 2021 reste aussi très présente. À l’époque, une tentative de prolongation du mandat de l’ancien président Mohamed Abdullahi Mohamed, dit Farmaajo, avait entraîné de graves tensions et des affrontements armés à Mogadiscio. L’Associated Press rappelle que cette crise avait poussé la capitale au bord d’un conflit plus large. C’est précisément ce précédent qui hante aujourd’hui les observateurs.

Des résidences d’opposants au cœur des tensions

Les affrontements de ces derniers jours ont aussi pris une dimension personnelle et symbolique. D’anciens hauts responsables de l’État affirment avoir été directement visés. L’ancien président Sharif Sheikh Ahmed a accusé les forces gouvernementales d’avoir attaqué sa résidence. L’ancien Premier ministre Hassan Ali Khaire a, lui aussi, affirmé que son domicile avait été pris pour cible alors qu’il rencontrait des anciens et des responsables communautaires. Le gouvernement rejette cette lecture et affirme avoir agi contre des attaques organisées par des milices, non contre des civils ou des responsables politiques.

Ces accusations croisées rendent la situation encore plus dangereuse. En Somalie, les figures politiques ne sont pas seulement des leaders partisans. Elles s’appuient souvent sur des réseaux claniques, des alliances locales, des gardes armés et des relais militaires. Quand une résidence d’opposant devient un théâtre d’affrontement, le risque est que le conflit déborde rapidement du cadre institutionnel pour se transformer en confrontation entre groupes armés.

C’est ce que redoutent les partenaires internationaux de la Somalie. Les Nations unies, les États-Unis, l’Union africaine et l’organisation régionale IGAD ont appelé les responsables somaliens à la retenue et au dialogue après les combats dans la capitale. Leur inquiétude est simple : une crise politique prolongée à Mogadiscio pourrait fragiliser encore davantage un pays déjà confronté à l’insurrection des Shebab, aux divisions fédérales et aux urgences humanitaires.

La capitale comme baromètre du pouvoir

Mogadiscio n’est pas seulement la capitale administrative. C’est le baromètre de la stabilité somalienne. Lorsque la ville se militarise, c’est souvent le signe que le compromis politique est en train de se briser. Or, dans les derniers affrontements, plusieurs éléments inquiètent : la présence de milices liées à des responsables politiques, l’usage d’armes lourdes signalé par certains témoins, la fuite de civils et l’incapacité des institutions à imposer un cadre de discussion accepté par tous. Reuters rapporte que des habitants ont fait état de blessés, de véhicules détruits et de maisons touchées par les combats, même si aucun bilan officiel n’a été communiqué.

Le pouvoir a intérêt à montrer qu’il contrôle la situation. L’opposition, elle, cherche à démontrer que le président gouverne sans consensus. Entre les deux, la population paie le prix de cette confrontation. La manifestation antigouvernementale prévue n’a pas eu lieu, mais l’objectif politique de ses organisateurs a été atteint en partie : la crise institutionnelle est devenue visible, et la question de la légitimité présidentielle s’est imposée dans le débat national.

La difficulté, pour Hassan Sheikh Mohamud, est qu’il avait lui-même incarné dans le passé une opposition à la prolongation des mandats. Le voir aujourd’hui accusé de s’appuyer sur une réforme permettant de rester au pouvoir nourrit le procès en incohérence lancé par ses adversaires. Le gouvernement, de son côté, peut répondre que la Somalie a besoin de temps pour organiser un processus électoral crédible et sortir des blocages récurrents.

Mais cet argument ne peut tenir que si le processus est inclusif. Or, l’opposition estime être mise devant le fait accompli. C’est là que la crise devient institutionnelle : il ne s’agit plus seulement de savoir quand aura lieu la prochaine élection, mais qui a le droit de modifier les règles avant cette élection.

Le risque d’un retour au cycle des crises

La Somalie a construit, lentement, des institutions fragiles après des décennies de guerre civile, d’effondrement étatique et d’insurrection jihadiste. Chaque crise politique majeure menace ces acquis. Si le pouvoir et l’opposition ne parviennent pas à s’entendre sur un calendrier électoral et un cadre constitutionnel, Mogadiscio pourrait entrer dans un cycle dangereux : contestation, militarisation, médiation clanique, compromis provisoire, puis nouvelle crise.

Ce schéma est d’autant plus préoccupant que l’État somalien doit en même temps faire face aux Shebab, toujours capables de mener des attaques meurtrières, et à des crises humanitaires répétées liées à la sécheresse, aux inondations et aux déplacements de population. Dans ce contexte, une bataille politique prolongée à Mogadiscio détournerait l’attention, les ressources et les forces de sécurité d’autres urgences nationales.

La question n’est donc pas seulement de savoir si l’ordre a été rétabli dans deux districts de la capitale. Elle est de savoir si les dirigeants somaliens peuvent encore éviter que la dispute institutionnelle se règle par les armes. Les médiations locales ont permis de faire baisser la tension immédiate. Mais elles ne règlent pas le fond : le mandat présidentiel contesté, les réformes constitutionnelles, la méfiance entre les camps et l’absence d’un accord électoral clair.

Mogadiscio ne replonge pas encore totalement dans la crise de 2021. Mais les signaux d’alerte sont là. Quand une Constitution divise, quand les opposants s’entourent d’hommes armés, quand le pouvoir répond par la force et quand les civils fuient les quartiers politiques de la capitale, la stabilité n’est jamais acquise. La Somalie se trouve à nouveau devant une évidence : sans compromis sur les règles du jeu, chaque échéance électorale peut redevenir une épreuve de force.